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Lors du massacre de Béziers du 22 juillet 1209, Arnaud Amaury aurait ordonné "Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens". Mais des morts sont plus reconnus que d'autres et savent mourir au bon moment. On parle peu de la résistante Jeannette Guyot morte récemment s'insurgent certains. Simone Veil ira au Panthéon, mais pas Simone Weil note A. De Benoist. Tandis que G. Jacob s'élève ces 24/25 juillet contre l'absence de diffusion de films avec Claude Rich, d'autres regrettent qu'on ne parle pas de la disparition de Anne Dufourmantelle. Ce billet reprend quelques unes des analyses de cette dernière qui attestent effectivement la grande intelligence de cette femme.

Puissance de la douceur

On a déjà écrit sur la simplification que les élites exercent sur leur compréhension des masses. Un peuple peut-il être autrement que mal informé, irrationnel, inquiet ou aveuglé par la colère ? "Les gens" peuvent-ils comprendre les bienfaits qu'on leur destinent ? La colère et l'inquiétude ont souvent été des reformulations par les élites d'une contestation non écoutée. Mais le fossé peut être plus large. "Michel Houellebecq pense que les élites haïssent le peuple" et le président de la république française qu'il y a des gens qui réussissent et d'autres qui ne sont rien". Que A. Dufourmantelle ait intitulé un de ses ouvrages "Puissance de la douceur" montre sa lucidité quand la brutalité est parfois une méthode ou une qualité. Ainsi elle démonte en quelques mots le discours sur les catégories qui ne seraient que dans une émotion non rationalisée :  "la colère est une émotion, mais c’est aussi le fruit d’une pensée. En parlant des individus ou masses en colère, on cherche à les discréditer".

Entendre ou comprendre

Voici quelques extraits de l'interview du 15 mai de Anne Dufourmantelle à P. Douroux à Libération. Pour désarmer une colère, il faut d’abord prendre en compte d’où l’autre parle et reconnaître sa parole comme légitime, même si celle-ci est dans l’erreur. Tant que cette position n’est pas reconnue, il ne peut y avoir de dialogue et de résorption de la colère. Et là, nous nous heurtons à une difficulté pratiquement insurmontable dans notre société, c’est la perversion du langage. Alors que certains plaisantent sur la perversion du vocabulaire en publiant un "lexique corporate", Anne Dufourmantelle explique que ce sont moins les expressions que le sens des mots qui est retourné ou dévoyé. On dit «réaliste» quelqu’un qui se conforme à l’idéologie dominante, on dit «évaluer» quand, en réalité, on dévalue en encourageant la délation, on appelle «progrès» toute transgression quelle qu’elle soit, on parle «de protéger les gens» quand, en réalité, on les contrôle, on qualifie soudain de «plébiscite» ce qui était un «barrage» la veille, on dit «se mettre en disponibilité» quand on est placardisé en entreprise et que celle-ci ne licencie pas mais se «restructure», on appelle «réforme» des dérégulations et «révolution» l’actualisation de l’hégémonie économique sur la politique. On dit «J’entends ce que vous dites.» Mais, ça ne veut à aucun moment dire : «Je comprends ce que vous me dites.» «J’entends» ne dit pas la volonté de comprendre de celui qui écoute. Pour sortir de la colère, si on ne peut remédier à ce qui l’a provoquée, à ses causes profondes, il faut au moins créer un espace-temps un peu préservé et des conditions matérielles de dignité a minima, c’est-à-dire des conditions qui permettent de la supporter et de l’alléger, voire de retrouver une forme de sérénité.

Claude Rich aura su mourir en gentleman

Finalement, on peut remercier Claude Rich d'avoir su mourir en même temps que Anne Dufourmantelle pour mieux la (faire) connaître à l'occasion des protestations sur l'absence de reconnaissance de sa valeur ou pour les témoignages émus qui ont finalement paru.

 

arnaud delebarre

26 juillet 2017

Tag(s) : #Colère, #Douceur, #Dufourmantelle, #Elites, #Houellebecq, #Inquiétude, #Les gens, #Mort, #Société

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