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Michel Houellebecq a donné beaucoup d'interviews et de conférences en Argentine en 2016, comme le dialogue disponible dans 4 films d'interview à "Los 7 locos" à la télévision (19 novembre 2016 ?). Ils ont l'inconvénient de ne pas faire entendre les questions traduites que M. Houellebecq entend dans son oreillette. Par ailleurs, une interview au Petit Journal "Je n'ai rien compris à la crise argentine" aurait été donnée le 6 décembre 2016 quelques heures avant une conférence à l'Alliance française.

Le verbatim d'une conférence intitulée "Michel Houellebecq et les intellectuels français" a été établi avec générosité et ténacité par "Le locataire du globe". Cette conférence donnée le 12 novembre 2016 a en effet été postée avec une qualité déplorable de son en janvier 2017 sur youtube. Il y a quelques fautes d'orthographe dans le travail du Locataire, mais cela reste "cadeau"*. Cette conférence a un titre, visible en début de retransmission du film "Los intelectuales abandonan la izquierda" inscrit au-dessus du nom de Michel Houellebecq : "Les intellectuels abandonnent la gauche" par Michel Houellebecq. On pourra y apprécier la pertinence de Michel Houellebecq, si l'on différencie l'analyse des pensées, de l'estime portée à l'auteur. Souvent la critique des productions, littéraires ou non, de M. Houellebecq, tourne à la déclaration d'amour ou de détestation de l'homme. On pourra en mesurer l'étendue dans "Houellebecq raconté aux ignorants" qui se transforme en critique de la critique littéraire. Mais en moins joyeux et truculent que "Petit déjeuner chez tyrannie " et "Le crétinisme alpin" de E. Naulleau et P. Jourde

La conférence de M. Houellebecq a fait l'objet d'un papier du 18 février 2017 dans Valeurs Actuelles sous le titre "Michel Houellebecq : les élites haïssent le peuple" avec les "meilleurs passages" de la conférence. "Les élites qui haïssent le peuple" ne sont pas sans rappeler une déclaration du président de la république française "Dans une gare, vous croisez des gens qui réussissent et d'autres qui ne sont rien". Le problème est-il celui des gares, des gens ou de ceux qui profèrent de tels propos?

arnaud delebarre

2 juillet 2017

*Le cadeau :

Pour parler de mon sujet il faut que je fasse deux suppositions. La première c’est que je suis la bonne personne pour parler des intellectuels français, ce qui n’est pas tellement évident, la deuxième c’est qu’en Argentine vous vous intéressiez à ce qui se passe sur le plan intellectuel en France.

À mon avis il se passe quelque chose, et c’est pour ça que j’ai pris le sujet. Mais au départ ce n’est pas évident non plus car si on en croit les médias anglo-saxons, sur le plan intellectuel, la France est vraiment en plein déclin. Mais c’est un sujet récurrent dans les médias anglo-saxons. J’ai pu relever pas mal de variantes : le roman français est sur le déclin ; l’art français n’intéresse plus personne ; le centre des avant gardes artistiques n’est plus à Paris ; la cuisine française n’est plus ce qu’elle était ; les vins français sont surévalués. Tout cela existe mais le thème qui revient le plus souvent est que les intellectuels français ne produisent plus rien de bon, et ne sont pas à la hauteur de leurs aînés. Il y a énormément d’article.

J’en ai choisi un qui me paraît significatif, paru dans le Guardian du 13 juin 2015 et signé par Sudhir Hazareesingh, dont le titre est : de la rive gauche à la dérive : où sont passé les vrais penseurs français ? J’en cite quelques passages  :

la philosophie française, qui a enseigné au monde entier l’importance de la raison, avec des doctrines audacieuses comme le rationalisme, le républicanisme, le féminisme, le positivisme, l’existentialisme, le structuralisme, n’a aujourd’hui plus grand chose à offrir… La représentation de la France comme un pays épuisé et aliéné, corrompu par l’héritage égalitaire de mai 1968, incapable de gérer les émigrés musulmans et de défendre ses propres valeurs, est un thème commun défendu par les conservateurs français. Parmi les œuvres les plus vendues figurent : l’identité malheureuse, d’Alain Finkielkraut (2013), et le suicide français, d’Eric Zemmour (2014). Cette sensibilité morbide, qui n’a pas de véritable équivalent en Grande Bretagne, en dépit de ses difficultés économiques récentes, est également répandue dans la littérature française contemporaine, à l’instar du livre de Michel Houellebecq, La carte et le territoire (2010)...

Ces extraits appellent pas mal de remarques. Déjà on ne peut pas dire que l’héritage de mai 1968 soit égalitaire. Il serait beaucoup plus exacte de le qualifier de libertaire, ce qui est très différent. Ensuite l’éditorialiste du Guardian cite “La carte et le territoire” et non pas “Soumission”, qui est à mon avis beaucoup plus significatif de ce qu’il appelle une sensibilité morbide. Troisièmement il ne paraît pas du tout certain que la Grande Bretagne gère mieux que la France ses émigrés musulmans. On a beaucoup glosé sur l’opposition entre le modèle anglais, qui reconnaît l’existence des communautés, de leurs particularismes religieux, et le modèle français, qui rejette tout ça et se veut républicain et intégrateur. En réalité ce que je constate c’est qu’il y a à peu près autant de jeunes, souvent issus de l’immigration, mais pas toujours, qui partent pour de jihad en Syrie ou font des attentats sur place, en Grande Bretagne qu’en France. Et c’est la même chose en Allemagne, en Belgique et dans beaucoup de pays. Donc à mon avis, et quel que soit le modèle adopté, le résultat est à peu près le même.

Autre remarque ; On prétend que les intellectuels Français sont nuls, mais est ce qu’il y a en comparaison des intellectuels anglo-saxons remarquables, des phares de la pensée ?, et si oui, lesquels ? Je ne dis pas ça de manière malveillante, mais je ne connais pas d’intellectuel anglo-saxon remarquable. Le point qui me parait le plus important, c’est qu’il y a une espèce de paradoxe dans cet article. L’auteur reproche aux intellectuels français d’être sur le déclin, mais la manière dont ces intellectuels manifestent leur déclin c’est d’affirmer précisément que la France est sur le déclin. Est-ce que ça veut dire que si les intellectuels français affirmaient que tout va bien en France, et délivraient un message optimiste, il faudrait en conclure qu’ils sont brillants ? En fait, si on lit bien cet article, ce que reproche l’éditorialiste du Guardian aux intellectuels français, ce n’est pas d’être médiocre, mais d’une part d’être pessimiste, et d’autre part de ne plus être de gauche. Donc, dans son esprit, on a l’impression qu’être brillant, optimiste, et de gauche, correspond à trois termes pratiquement synonymes. C’est possible, mais pas à priori évident.

Et là j’aborde mon sujet principal. Dans beaucoup de média français s’est répandue récemment une idée selon laquelle les intellectuels français sont passés à droite, et que la droite a gagné ce qu’ils appellent “la bataille des idées”. Une autre idée assez répandue est que la pensée de droite est devenue dominante et majoritaire dans les médias, ce qui est un mensonge total. Un examen objectif de la situation ne peut aboutir qu’à la conclusion que le rapport de force dans les médias entre gauche et droite est absolument inchangé. La gauche occupe toujours dans les médias une position dominante depuis 1945. La seule chose qui s’est produite, c’est que certaines personnalités, considérées comme de droite, moi en tant que romancier, et Eric Zemmour en tant qu’essayiste, ont connu des succès de librairie importants, grâce au public, et malgré l’hostilité des médias dominants. Depuis une vingtaine d’années est apparu en France un phénomène assez étonnant, qu’on voit dans beaucoup de médias, et particulièrement dans le Monde, quotidien de référence, et organe central de ce qu’on appelait le “politiquement correcte”, mais que je préfère appeler le nouveau progressisme (j’expliquerai ce terme plus tard). A partir de 1945, et jusqu’à il y a une vingtaine d’année, les prolétaires, les ouvriers, et plus généralement les pauvres, bénéficiaient d’un a priori favorable dans les médias de l’élite. Ils étaient considérés comme respectables et intéressants. De toutes évidence, c’était dû, à mon avis, à la domination intellectuelle du parti communiste. Et puis peu à peu, cette domination intellectuelle du parti communiste s’est effritée, et a pris un coup fatal après la publication de “l’archipel du goulag, de Soljenitsyne, en 1974, et qui a vraiment changé l’histoire du monde. Peu à peu, avec le déclin du parti communiste, le respect du prolétaire a décliné. Et peu à peu on a vu apparaître et se développer “la révolte des élites contre le peuple”. Un mot est apparu, celui de populisme, pour désigner les opinions populaires dont il fallait se défier. L’idée a commencé à être exprimée, d’abord prudemment, puis de manière plus explicite, que le suffrage universel n’était pas la panacée, et pourrait au contraire conduire à de grandes aberrations. En 2005, la population a voté négativement et de façon massive au référendum sur le traité européen de Lisbonne. Quelques années plus tard le traité a été adopté contre l’avis de la population par le parlement réuni en congrès. C’était un déni de démocratie frontal qui ne s’était pas vu en France depuis très longtemps. Parallèlement, le langage employé par les élites, pour parler du peuple, est devenu de plus en plus insultant. On a vu se répandre des adjectifs comme abjecte, et nauséabonds, pour qualifier les idées populistes et plus généralement toute idée hostile au politiquement correcte du nouveau progressisme. De manière explicite et particulièrement insultante, les élites reprochent donc au peuple de sentir mauvais. Cette injure, extrêmement marquée en France, ne lui est pas spécifique. On s’en est aperçu au moment du référendum des britanniques sur le break seat, qui s’est soldé par la sortie de l’Europe de la Grande Bretagne. Les qualificatifs employés pour qualifier les partisans du break seat étaient d’une vigueur assez surprenante. Ce qu’on leur reprochait en gros c’était d’être vieux, pauvres, peu instruits, et stupides. Peu après le référendum on a même proposé de le refaire parce que le peuple avait mal voté. Tout cela pour dire qu’entre la population et les élites, le mot “incompréhension” est beaucoup trop faible. Ce à quoi on a à faire, c’est tout simplement de la haine. Et c’est ce même mot de “haine” que j’emploierai pour qualifier mes rapports avec différents journaux et spécialement avec le Monde. Je suis conscient que la relation que j’ai avec les médias français est assez surprenante. Car dans cette chasse aux sorcières le niveau des insultes n’a cessé d’augmenter. Auparavant il y avait une coutume, respectée en France, comme à mon avis dans tous les pays, qui était de s’abstenir de dire du mal de quelqu’un immédiatement après son décès. On a eu un peu le même phénomène cette année avec Maurice Dantec, et avec moi, je sais déjà que ce sera bien pire. Beaucoup de journalistes français se réjouiront très certainement au moment de ma mort. De mon côté, je ne désespère pas, de mon vivant, d’assister à la faillite de certains journaux. Ça sera très difficile parce qu’en France les journaux sont financièrement soutenus par l’état. Au passage ça me parait une des dépenses publiques les plus injustifiées et scandaleuses dans ce pays. Mais ce n’est pas impossible, car bon nombre de journaux ont perdu beaucoup de lecteurs, et tous les médias de gauche sont dans une situation difficile faute de lecteurs.

 

Avant de parler de Muray je vais lire un passage de Tocqueville, un peu pour le plaisir mais aussi parce que ça a un lien avec le reste :

« Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde : je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs dont ils emplissent leur âme. Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres : ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l’espèce humaine ; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d’eux, mais il ne les voit pas ; il les touche et ne les sent point ; il n’existe qu’en lui-même et pour lui seul, et, s’il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu’il n’a plus de patrie.

Au-dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l’âge viril ; mais il ne cherche, au contraire, qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance ; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur ; mais il veut en être l’unique agent et le seul arbitre ; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages, que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre?”

C’est publié en 1840, dans la seconde partie de La démocratie en Amérique. Je trouve ça vertigineux. Sur le plan des idées, ce passage contient la quasi-totalité de mon œuvre écrite. J’y ajouterai une chose, c’est que l’individu, chez Tocqueville, a encore des amis et une famille, alors que chez moi il n’en a plus. C’est à dire que le processus d’atomisation qu’il décrit a atteint son terme. Toujours sur le plan des idées, ce passage contient également la quasi-totalité de l’œuvre écrite de Philippe Muray. Philippe n’a ajouté qu’une chose, c’est que cette puissance, qui n’est pas la puissance paternelle, il l’identifie comme la puissance maternelle. Donc les temps nouveaux, annoncés par Muray, c’est la réapparition du matriarcat, sous une forme nouvelle, une forme étatique. C’est à dire que les citoyens sont maintenus par l’état dans un état de d’enfance perpétuelle. Et le premier ennemie qu’on tente d’éradiquer dans ce monde moderne, c’est la virilité elle-même. Sur ce point, l’évolution en France depuis la mort de Muray, et en particulier depuis le retour des socialistes au pouvoir, a confirmé cette prophétie à un point hallucinant. La France est le deuxième pays au monde, après la Suède, à avoir pénalisé le client des prostitués. Et je pense que même lui, aurait eu du mal à y croire. Il aurait pu le prévoir, mais pas si tôt, pas si rapidement. Pour dire accessoirement ce que j’en pense, abolir la prostitution, c’est abolir les piliers fondamentaux de l’ordre social, c’est rendre à peu près impossible le mariage et, sans la prostitution comme correctif, le mariage s’effondre, la famille aussi, et la société pour des raisons démographiques. Donc abolir la prostitution est l’un des aspects du suicide européen, tout simplement.

Dans ces conditions, je pense en effet qu’on peut prédire un grand avenir à une formule plus ancienne qui ressurgit du monde médiéval du VIIe siècle, l’islam salafiste. C’est vrai que, pour l’instant, les événements me donnent tort, mais je maintiens ma prophétie. Par ce que le djihadisme aurait une fin et qu’on finit toujours par en avoir marre du carnage et du suicide. Par contre la progression de l’islam n’en est qu’à ses débuts parce que la démographie est de son côté. Donc, l’Europe, en cessant de faire des enfants, s’est engagée dans un suicide. On aurait tort de s’imaginer que c’est un suicide lent. Quand on a un taux de reproduction de 1,2 ou 1,3 ça va assez vite.

Dans ces conditions, à mon avis, tous les débats menés par les intellectuels français sur la laïcité, l’islam, etc… ont un intérêt nul puisqu’ils ne tiennent aucun compte du seul facteur pertinent, qui est l’état du couple et de la famille. Dans un sens donc, ce n’est pas surprenant que les seules personnes à avoir prononcé un discours vraiment intéressant sur l’état de la société, ne soient pas des intellectuels professionnels, mais des gens qui s’intéressent à la vie réelle des êtres humains, qui créent les personnages humains, c’est-à-dire des romanciers. En ce début du XXIe siècle on sort donc d’une période étrange où les idées les plus intéressantes n’ont pas été émises par des professionnels, mais par des romanciers.

Personne parmi les intellectuels professionnels, n’a dit des choses aussi intéressantes ni sur les mutations technologiques, ni sur la fusion homme/machine, que Maurice Dantec. Je ne vois personne qui dise des choses aussi importantes sur la dévirisation et sur cette espèce de bonne humeur obligatoire généralisée, que Philippe Muray. J’ai eu la grande chance de connaître personnellement Philippe Murray et Maurice dans tec. Aujourd’hui ils sont morts et moi je n’ai plus grand chose à dire. Ce qui ne signifie pas que je sois fini, parce que les idées ne sont pas du tout l’essentiel dans un roman. Pour prendre un de mes romanciers préférés, et pour qui les idées jouent un très grand enrôle, Dostoievski, on ne peut vraiment pas dire que les frères Karamazov, apporte quoi que ce soit sur le plan des idées, par rapport aux possédés. En exagérant un peu, on pourrait même dire que toutes les idées de Dostoïevski sont déjà dans crimes et châtiments. Pourtant la plupart des juges pensent que les frères Karamazov est le sommet de l’œuvre de Dostoïevski. À titre personnel j’ai un petit faible pour les possédés mais j’ai peut-être tort. Enfin bon, ce n’est pas le débat. Aujourd’hui, devant vous, je suis dans une situation étrange puisque mes seuls interlocuteurs sont morts. Il reste en France des écrivains talentueux et estimables, mais ce n’est pas tout à fait pareil et je pourrais me demander parfois pourquoi je suis encore en vie.

Alors est-ce que c’est une question de talent littéraire ? Oui, ça joue énormément. Ils avaient plus de talent que les autres, mais ce n’est peut-être pas le cœur du problème. Peut-être que ce qui est essentiel c’est que Muray et Dantec écrivaient sans jamais tenir compte ni des convenances, ni des conséquences. Ils se fichaient complètement de se mettre à dos tel ou tel journal et avaient accepté l’idée qu’ils se retrouveraient complètement seuls. Ils écrivaient uniquement pour leurs lecteurs, jamais pour leur milieu. Donc c’était des hommes libres et ce qui est étonnant c’est que leur liberté était libératrice. Grâce à eux, aujourd’hui, les intellectuels français sont dans une situation tellement nouvelle qu’ils n’en n’ont même pas vraiment pris conscience. Ils sont libres parce que déjà ils sont libérés du carcan de la gauche. Ils sont aussi libres parce qu’ils ne subissent plus, ou infiniment moins, la fascination, qui pourrait presque être qualifiée de maraboutage, qui pesait sur leurs prédécesseurs, par les prétendus grands penseurs du siècle précédent. Les vaches sacrées sont mortes. Le premier à disparaître, comme horizon indépassable, c’est Marx. Assez longtemps après, ça a été Freud. Ça ne s’est pas encore totalement produit pour Nietzsche, mais ça peut se produire dans pas trop longtemps à mon avis. Je suis assez optimiste. On ne peut pas dire que les intellectuels français se sont libérés. Par contre la vérité c’est que nous les avons libérés. Et j’en suis assez fier, au côté de Muray et de Dantec, d’avoir pris ma part dans ce travail. Je ne pense pas qu’on a été de grands penseurs, mais qu’on a libéré la pensée. Maintenant c’est aux intellectuels de penser et de produire une pensée neuve s’ils en sont capables.

Je n’ai pas été très gentil avec les intellectuels français récents, mais ce n’est pas très grave car la France est un vieux pays, vraiment vieux, donc 70 ans d’avachissement intellectuel, même 100 ans, ce n’est pas si grave. Je ne dis pas ça uniquement parce que ça fait bien de terminer sur une note optimiste, mais je crois en l’avenir de la pensée en France.

Plus récemment, depuis l’arrivée au pouvoir de François Hollande, ça s’est encore durci et la violence est encore montée d’un cran, car un phénomène nouveau et très imprévu a commencé à se produire. Certains intellectuels français, en particulier Alain Finkielkraut et Michel Onfray ont déserté le camp des élites pour se rapprocher du camp de la population. Immédiatement ils ont été voués à l’opprobre de l’ensemble des médias. Ils ont rejoint le camp des populistes abjectes, où il y avait déjà Eric Zemmour et où je passais faire un tour de temps à autre. Il y a deux ans il s’est passé une chose très surprenante. Plusieurs personnalités de gauche de premier plan, un ministre, et le président de l’Assemblée Nationale, ont déclaré que les idées défendus par Éric Zemmour étaient inacceptables et qu’il devrait être privé de toute tribune publique pour les exprimer. Mais le plus stupéfiant c’est que les médias, pourtant des médias privés, comme I Télé, ont bel et bien renvoyé Eric Zemmour. Cette espèce d’attaque contre la liberté d’expression était tellement frontale, qu’elle a suscité d’assez nombreuses protestations y compris venant de personnalités de gauche. Mais ça n’a rien changé et Éric Zemmour n’a pas été réintégré dans ses fonctions. Pour que la gauche en arrive là il faut à mon avis qu’elle soit dans un état de panique totale, qu’elle ait vraiment le sentiment d’être acculée, fichue, et les animaux acculés, c’est bien connu, deviennent vraiment dangereux et méchants. J’ai d’autres exemples ; un ministre de l’éducation nationale a qualifié un groupe d’intellectuels, qui critiquaient sa réforme de l’enseignement des collèges, de “pseudo-intellectuels”. Moi-même, après la publication de soumission, j’ai été violemment attaqué par le premier ministre, et en des termes vraiment violents. Plus tard le même premier ministre a dit de Michel Onfray qu’il est sans repère, à la dérive, et Michel Onfray l’a traité de “crétin”. Tout ça pour dire qu’il y a vraiment un ton nouveau dans le dialogue.

On pourrait aussi se poser la question de savoir s’il est vrai que les intellectuels français sont massivement passés à droite, et devenus réactionnaires. Pour moi, il faut examiner les quatre principaux accusés, et ce qu’ils ont réellement dit en terme de positionnement politique. Michel Onfray se proclame toujours de gauche. La gauche actuelle ne correspond absolument pas à sa vision de la gauche, ni la gauche gouvernementale, ni les partis d’extrême gauche opposés à la gauche gouvernementale. Il essaie d’exposer dans ses différents livres ce que doit être la gauche selon lui. Mais il faut bien reconnaître que sur le plan de l’offre politique ça ne correspond un peu à rien. Éric Zemmour n’a eu aucune sympathie pour la gauche, à aucun moment de sa vie, mais quand il est interrogé il refuse de soutenir aucun parti politique et de dire pour qui il va voter. Moi-même, quand je suis interrogé, je me déclare partisan de la démocratie directe, donc du référendum d’initiative populaire. Que je suis hostile à la démocratie représentative et que je ne veux pas élire de représentants, donc que je suis bien décidé pour les élections à ne pas voter pour qui que ce soit. Donc le virage à droite des intellectuels français n’est pas si net. La vérité c’est qu’à mon avis ils ont abandonné la gauche, sans pour autant rejoindre la droite. C’est à dire qu’ils ont retrouvé quelque chose dont ils avaient perdu le souvenir et même jusqu’à la notion qu’est la liberté de pensée. Par parenthèse je trouve quand même normal que les intellectuels soient libres de penser ce qu’ils veulent. Et c’est à mon avis tout à fait contradictoire de vouloir des intellectuels et en même temps de vouloir leur imposer des conclusions qui devraient arriver à chaque vote.

Cette liberté retrouvé, pour la comprendre, il faut faire un petit retour en arrière historique et remonter à 1945. Le fait est que la seconde guerre mondiale a très profondément discrédité les intellectuels de droite. Pour être honnête c’était un peu injuste parce qu’une partie des intellectuels de droite, non seulement n’a pas collaboré, mais ont résisté. Ils auraient pu être attiré par un régime autoritaire, mais le patriotisme français chez beaucoup d’entre eux a été le plus fort. Cela dit le nazisme a été tellement horrible qu’on n’a pas tellement fait de détail et que la droite intellectuelle s’est retrouvée complètement discrédité, et à partir de cette époque l’intégralité du pouvoir intellectuel est tombée aux mains de la gauche. Tout ce que je viens de dire est absolument vrai et vérifiable. Maintenant je suis obligé de donner mes opinions personnelles. Immédiatement après 1945 et pendant pas mal d’années, Sartre et Camus tenaient le haut du pavé. Ils avaient reçu le prix Nobel, et étaient vraiment des maîtres à penser. Eux même se prétendaient philosophes. Dans l’acception classique du terme, et que je partage, un philosophe c’est quelqu’un qui produit un discours général et surplombant sur le monde, c’est à dire un discours qui peut intégrer l’ensemble des connaissances qu’un être humain a acquis sur le monde, et en particulier l’ensemble des connaissances scientifiques. A mon avis, nul ne peut prétendre être philosophe s’il n’a pas acquis une compréhension correcte, sans être un spécialiste, mais une compréhension claire et coordonnée de l’ensemble des connaissances humaines. Descartes, Pascal, Spinoza, Leibniz, Hume, Locke, Kant, avaient une bonne connaissance de la science de leur temps.

Parfois même ils ont contribué à l’améliorer, notamment Pascal et Leibnitz. Mais ce qui me frappe en premier lieu chez Sartre et Camus c’est leur extraordinaire ignorance en matière scientifique. Le XXe siècle est un siècle scientifique brillant, autant que le IXXe. Il y a la théorie de la relativité, la mécanique quantique, la découverte du code génétique et bien d’autres choses encore. De tous ces bouleversements, quelle trace trouve-t-on chez Sartre ? Aucune. Ils font exactement comme si ça n’existait pas et on n’a même pas l’impression qu’ils soient au courent. Il y a chez Sartre des traits spécifiquement répugnants. Une certaine brutalité, une absence d’empathie. Le livre qu’il a consacré à Baudelaire et catastrophique de sottises, de méchanceté et d’incompréhension de ce qu’est la poésie. Enfin c’est lamentable. Il y a un autre truc qui frappe chez Sartre c’est sa haine de soi, sans doute justifiée en ce qui le concerne parce qu’il était assez haïssable. Mais le problème c’est qu’il a réussi à infuser sa haine de soi à l’ensemble de ses lecteurs. Il y a donc une haine de soi occidentale, un masochisme auto accusateur qui marque en particulier nos relations avec nos anciennes colonies et qui vous viennent directement de Sartre. C’est lui le réel inventeur du racisme anti blanc. Et c’est comique de se dire que ce phénomène, qui a quand même eu des conséquences désastreuses, et très bien analysé dans le livre de Pascal Bruckner, le sanglot de l’homme blanc, très bon livre sur le sujet, a comme origine la haine de soi de Sartre pour lui-même et que tout pèse là-dessus. La période de Sartre et Camus a duré presque 20 ans. Ensuite il y eut une période assez confuse, en gros soixante-huitardes ou les philosophes en vogue étaient plutôt Derrida, Deleuze, Lacan, et Foucault. Enfin des gens très différents de leurs prédécesseurs est très différents les uns des autres, mais qui ont tous un point commun, à nouveau l’ignorance en matière scientifique. Alors chez Derrida ou Deleuze ou Lacan, c’est dissimulé par des formules mystérieuses et vides, une espèce de verbiage pseudo poétique. Chez Lacan, c’est même assez ingénieux. Il y a des formules mathématiques et c’est très joli. Pour être honnête, ils ont un point commun pour moi, c’est que j’ai essayé de les lire et je n’ai jamais été capable de découvrir un sens. Donc quand on lit des pages et des pages sans parvenir à trouver un sens, on peut se dire qu’on est con. C’est ce que je me suis dit dans un premier temps. Peu à peu une autre idée qui me vient, c’est que peut-être qu’il n’y a pas de sens, et qu’on a affaire à des charlatans, des fumistes de pures et simples. Donc je n’ai pas tranché mais plus ça va, plus je penche pour la deuxième hypothèse. Ces auteurs de la deuxième génération ont eu un grand succès dans les universités américaines et c’est pour ça qu’au fond je ne suis pas d’accord avec les médias anglo-saxons. Je n’ai pas leur admiration pour ses auteurs de la « French theory », comme on disait à l’époque.

On va passer à la génération suivante c’est-à-dire la mienne. Là, les intellectuels, toujours aussi ignorants sur le plan scientifique, ont renoncé à dissimuler l’absence de contenu. Ils n’essaient plus du tout de produire des pensées neuves, et ont renoncé à toute ambition philosophique en fait. Les intellectuels, à l’heure actuelle, sont des observateurs, des commentateurs engagés des faits de société, des actualités. Ils sont plus ou moins intelligents, sympathiques, et agréables à lire, mais ont renoncé à être des philosophes, ce qui est plutôt un soulagement. Mais je reviens à mon sujet principal. S’il y avait beaucoup de différence entre Camus, Sartre, et les auteurs de la “french theory”, ils avaient un point commun, c’est que tous étaient de gauche uniformément. C’est à dire qu’à l’époque, on n’imaginait même pas qu’un intellectuel puisse être autre chose que de gauche. C’était vraiment inconcevable. Alors l’histoire de l’abandon de la gauche par les intellectuels est un peu confuse. Il n’y a pas eu de fin brutale. Ce qui l’a été, c’est l’effondrement des communistes en 1974 après la publication de l’archipel du goulag. Mais la gauche a poursuivi sa route en se convertissant au libéralisme économique et au capitalisme. Et puis ça s’est fissuré, des gens ont commencés à s’en rendre compte. Le premier article intéressant est de Guy Scarpetta,  en 1999, dans Artpress, intitulé les nouveaux réactionnaires, mais ce qui a vraiment fait rentrer le sujet dans le débat c’est un tout petit livre de 70 pages publié en 2002 par Daniel Lindenberg. Le titre était : le rappel à l’ordre, et le sous-titre : enquête sur le milieu réactionnaire. Le rappel à l’ordre est un titre qui m’a fait une impression bizarre, il me semblais que l’auteur voulait signifier que le milieu réactionnaire essayait de faire un rappel à l’ordre. En 2016 ce livre a été réédité, avec une postface inédite de l’auteur. Sur la couverture il y a un bandeau, «  essai prémonitoire ». Et je vais vous lire un petit extrait de cette postface inédite pour vous montrer à quel point l’auteur est content de lui : «  un incroyable tir de barrage a accueilli en 2002 la parution ce que d’aucun appelait dédaigneusement  un libel. L’eau a coulé sous les ponts. Les hypothèses que j’avais alors lancées, dans le scepticisme général, sont aujourd’hui considérées comme fécondes. Ceux qui me traitaient d’inquisiteur ou d’affabulateur sont les premiers à faire sauter les bouchons de champagne pour célébrer leur victoire dans la guerre des idées. ». À part ça il fait une petite mise à jour des nouveaux réactionnaires. Il ajoute Éric Zemmour essentiellement. Il dit deux choses dans sa préface, l’une est exacte et l’autre fausse. Ce que dit d’exact Lindenberg c’est que son livre a été mal accueilli à sa sortie en 2002. Ce qu’on lui reprochait c’était de mélanger tout et n’importe quoi, et de regrouper comme nouveaux réactionnaires des gens dont les opinions n’avait absolument rien à voir. Et là, je voudrais un peu paradoxalement prendre sa défense, parce que c’est vrai qu’il mélange les genres, mais si les nouveaux réactionnaires sont différents et même tellement différents qu’ils n’ont rien de commun, c’est parce que leurs opposés, ceux que j’appelle les nouveaux progressistes, sont définis de manière plus précise, plus étroite, et plus exigeante qu’ils n’ont jamais été. Pour la première fois dans son livre on pourrait être réactionnaire non pas parce qu’on est de droite, mais parce qu’on est trop de gauche. En général toute personne considérant que l’économie de marché n’est pas la fin ultime de l’histoire, est un réactionnaire. Un souverainiste, ou toute personne hostile à la dilution de la France dans un espace fédéral européen est un réactionnaire. Quelqu’un qui défend l’utilisation de la langue française en France, ou toute langue nationale dans son pays, qui est hostile à l’utilisation universelle de l’anglais, est un réactionnaire. Quelqu’un qui se méfie de la démocratie parlementaire et des partis et qui aimerait qu’on donne la parole à la population directement, est un réactionnaire. Quelqu’un qui ne s’enthousiasme pas pour Internet ou pour les Smartphones, est un réactionnaire. Quelqu’un qui ne s’enthousiasme pas pour les loisirs et la culture de masse, le tourisme organisé, est un réactionnaire. Donc, au fond, la conception du progressisme de Lindenberg, est totalement nouvelle. Ce qui rend une innovation bonne, pour lui, ce n’est pas sa nature, c’est son caractère innovant en lui-même. Donc la croyance progressiste de Lindenberg tient en deux points : 1. nous vivons une époque supérieure à toutes celles qui ont précédé. 2. Toute innovation, quelle qu’elle soit, rend l’époque encore meilleure. Il faut bien intégrer ça, c’est important. La chose fausse dans cette postface et qui est très intéressante, c’est qu’il déclare que ceux qu’il avait inculpé dans son livre, les nouveaux réactionnaires, se sont défendus, ont protesté, alors qu’en réalité c’est exactement le contraire qui se produit, et je m’en souviens très bien, étant un des principaux accusés. Alain Finkielkraut était ravi d’être dans le même groupe de jeunes, parce qu’il aimait bien leurs écrits. Philippe Muray, que je connaissais bien, était ravi parce qu’il trouvait qu’il ne vendait pas assez de livres, et se disait que, par contagions, ses tirages allait augmenter. Moi-même j’étais ravi parce que j’étais placé à côté de gens que je n’avais pas lu mais qui étaient considéré comme des gens extrêmement sérieux, austères, comme Marcel Gauchet, Pierre Manent. Enfin des gens qui font sérieux en France. Enfin tout le monde était content. Tous les nouveaux réactionnaires étaient contents. Et c’est ça au fond la vraie surprise du livre de Lindenberg, la vraie nouveauté. Être réactionnaire ne faisait plus peur à personne. Et ça c’était vraiment nouveau. Les nouveaux réactionnaires les plus fréquemment cités dans le livre de Lindenberg, n’étaient pas des intellectuels à proprement parler, mais Maurice Dantec, Philippe Muray, et moi. J’ai l’impression que Philippe Muray et Maurice Dantec ne sont pas très connus en Argentine, mais ça ne fait rien, je vais parler d’eux, parce que le choix de Lindenberg est excellent. A mon avis, les idées de Muray et Dantec méritent d’être connues, bien plus que celles des intellectuels officiels, et même un peu plus que les miennes, je dirai. Ce n’est pas de la modestie, je sais ce que je vaux. Je n’ai jamais été modeste, et je suis contre la modestie. C’est de l’objectivité, et du strict point de vue des idées, je pense qu’ils étaient un peu supérieurs. Ce qu’il faut situer, pour bien comprendre la France, c’est qu’un intellectuel, sociologiquement, c’est assez précis. Il faut d’abord avoir fait de bonnes études. Le mieux c’est Normale sup lettres, mais au minimum une thèse de doctorat en littérature ou sciences humaines. Il faut publier des essais, ou encore mieux, diriger une collection, si possible dans une édition importante. Il faut avoir un poste de direction dans une ou plusieurs revues, qui se consacrent au débat intellectuel. Il y en a cinq ou six de valables. Et il faut aussi signer dans les trois principaux quotidiens, des tribunes dans les pages “débat d’idées”. Voilà ce qu’est un intellectuel. Donc Ni Dantec, ni Muray, ni moi, n’avions aucune de ces caractéristiques. On correspondait au micromilieu sociologique des écrivains. Avant le livre de Lindenberg, je n’avais jamais physiquement rencontré un intellectuel, par contre je connaissais très bien Muray et Dantec. On ne fréquentait pas les mêmes endroits, les mêmes salons. On n’était même pas invité aux mêmes émissions de télé. Au fond, c’est grâce à Lindenberg que je peux parler des intellectuels à l’heure actuelle.

Je vais maintenant parler de ce que les trois prétendus réactionnaires principaux ont pu penser et imaginer pour le futur. Je suis parfois considéré comme une sorte de prophète, alors qu’en réalité mes qualités de prophète sont beaucoup moins grandes que celles des deux autres. Je me suis interrogé, et ce qui a fait illusion c’est qu’il y a parfois une coïncidence entre la sortie de mes livres et d’autres événements plus dramatiques. C’est vrai que Soumission est sorti en France le même jour que les attentats de Charlie Hebdo. Moins connu, j’avais donné une interview au New York time sur Plateforme, et le journaliste trouvait que j’exagérai probablement le péril islamiste. L’article est sorti dans le numéro du New York time du 11 septembre 2001. Donc il se passe des trucs comme ça, comme si Dieu, le destin, avait une espèce de jeu avec mes livres. Mais qu’est ce j’ai prophétisé en réalité dans mes livres, si on fait une synthèse ? D’abord un thème de plusieurs de mes livres est l’avènement du transhumanisme. Ça commence à se produire, très doucement. Il est possible que ça accélère, mais pour l’instant ce n’est pas le cas. Je suis donc là, un prophète à moyen terme. Ça se réalise un petit peu mais lentement. Ensuite, dans soumission, j’ai prévu la prise de pouvoir en occident par un islam modéré, et que l’occident préférait se soumettre en abdiquant ses valeurs, qui ne lui conviennent plus. A l’heure actuelle on ne peut pas dire que ce soit un islam modéré qui se manifeste. Et pour l’instant j’ai plutôt été un très mauvais prophète. Pour être complet il y a quelques petits signes qui commencent à apparaître. Premièrement il y a une grande souplesse des universités occidentales, et surtout françaises, avec facilité à accepter des concessions dès qu’il y a un financement important venant des monarchies du Golf. Il y a une sorte d’aptitude des Français à la collaboration, et qui perdure. En deuxième lieu c’est vrai que, dans beaucoup de quartiers, les jeunes filles, pour avoir la paix, ont renoncé à toute tenue sexy ou provocante. C’est vrai par rapport aux années de mon adolescence, les jeunes filles sont vêtues de manière beaucoup moins sexy. A savoir si c’est une bonne ou une mauvaise chose, c’est une question assez ambiguë chez moi. Je pense qu’en lisant mes livres on pourrait en tirer des conclusions intégralement opposées. Voilà donc mes grandes prophéties. Et maintenant Qu’a prophétisé Maurice Dantec ? D’abord, point commun avec moi, le transhumanisme. Lui s’intéressait davantage à l’hybridation mentale homme-machine, moi davantage aux manipulations génétiques. Et là, même verdict pour Dantec que pour moi, ça commence à se produire peu à peu, lentement. De manière fulgurante, et avant tout le monde, Dantec a prophétisé l’apparition du djihadisme, d’un islam conquérant, violent, doté d’un plan de conquête mondial, et qui allait déclencher des attentats et des guerres civiles un peu partout sur toute la surface de la planète. Ce qui lui a permis d’arriver à ces conclusions surprenantes, à mon avis c’est le fait qu’il soit allé personnellement en Bosnie, qu’il ait compris ce qui s’y passait, et en cela il a été le seul. Le plus intéressant c’est la position qu’il a prise ensuite. La position des gouvernements européens, et français en particulier est de dire que nous vaincrons parce que nos valeurs de laïcité, démocratie, libéralisme, des droits de l’homme, etc. …, sont les plus fortes, et nous sommes les mieux armés. Ce que Dantec dit c’est autre chose, et là je reviens un peu sur Muray. Comme écrivains et comme style ils sont très différents, mais sur ce point à mon avis, ils se complètent. Je vais vous citer un texte méconnu de Muray, paru en 2002, d’une ironie très noire, et qui s’appelle “chers Djihadistes” :

Chers Djihadistes, L’Occident s’achève en bermuda […] Craignez le courroux de l’homme en bermuda. Craignez la colère du consommateur, du voyageur, du touriste, du vacancier descendant de son camping-car ! Vous nous imaginez vautrés dans des plaisirs et des loisirs qui nous ont ramollis. Eh bien,nous lutterons comme des lions pour protéger notre ramollissement.

Chers djihadistes, chevauchant vos éléphants de fer et de feu, vous êtes entrés avec fureur dans notre magasin de porcelaine. Mais c’est un magasin de porcelaine dont les propriétaires de longue date ont entrepris de réduire en miettes tout ce qui s’y trouvait entassé. […] Vous êtes les premiers démolisseurs à s’attaquer à des destructeurs. Les premiers incendiaires en concurrence avec des pyromanes. […] À la différence des nôtres, vos démolitions s’effectuent en toute illégalité et s’attirent un blâme quasi unanime. Tandis que c’est dans l’enthousiasme général que nous mettons au point nos tortueuses innovations et que nous nous débarrassons des derniers fondements de notre ancienne civilisation.

Chers djihadistes, nous triompherons de vous. Nous vaincrons parce que nous sommes les plus morts. »

Puis il se moque gentiment de Salman Rushdi, qui parle des islamistes : « ils veulent nous enlever toutes les bonnes choses de la vie, les sandwiches au bacon, les jupes courtes ». A un autre moment il parle du journal “le Monde”, et plutôt que de parler de quotidien de référence il parle de quotidien de « révérence », ou de « déférence ». Enfin, il mérite vraiment d’être lu. Dantec est beaucoup plus rempli de rage et de poésie. Il se définit comme un combattant chrétien et sioniste, carrément. Donc cibler les occidentaux, c’est de redevenir, ce dont les djihadiste les accuse,  mais à tort, des croisés. Mais ce qui se passe c’est que seule une puissance spirituelle, donc la chrétienté ou le judaïsme, est capable de lutter efficacement contre une autre puissance spirituelle, l’islam. C’est une idée qui mérite d’être examinée, le fait qu’une puissance spirituelle n’est jamais vaincue par autre chose qu’une autre puissance spirituelle.

Je vais essayer de vous dire ce que j’en pense mais il va falloir que je fasse un grand retour en arrière. Je viens de lire l’histoire des Girondins de Lamartine, qui est en fait une histoire de la révolution française. Il y a deux choses qui frappent. En premier lieu c’est la foi des révolutionnaires français. Les actes d’héroïsme qu’il retrace sont totalement encensés. Et ça leur a permis de vaincre militairement une Europe entière coalisée contre la France, avec en plus à l’intérieur, une guerre civile en plusieurs endroits du pays. Alors est ce que nous autres, démocrates libéraux, en ce début du XXIe siècle en France, nous avons toujours la même foi républicaine ? Se poser la question, c’est déjà y répondre. Une deuxième chose frappe dans le livre de Lamartine, c’est la cruauté des révolutionnaires français. On peut comprendre que Joseph de Maistre considère la révolution française comme une manifestation satanique, quand toutes les quatre pages maximum, il y a au moins quelques têtes coupées promenées sur des pics, et sans arrêt des anecdotes horribles. L’histoire la plus célèbre c’est celle de la princesse de  Lamballe sur le cadavre de laquelle un révolutionnaire a tranché la vulve pour se faire une fausse barbe. Certains utilisaient des têtes coupées pour jouer aux quilles, d’autres obligeaient des enfants à creuser la tombe de leurs parents. Plusieurs fois, le bourreau ramasse une tête tombée de la guillotine, la gifle, et les gens applaudissent. A côté des révolutionnaires français on a l’impression que les gens de l’état islamique sont quasi civilisés.

Je reviens à mon point de vue, qui est au départ, un doute pascalien un peu sinistre, mais qui paradoxalement peut apporter de l’espoir. L’idée normale, c’est que l’être humain devient capable d’explosion d’héroïsme, et par ailleurs de cruauté, parce qu’il est animé par une foi, le plus souvent religieuse, parfois révolutionnaire, au sens politique du terme. Ce qu’en avait dit Pascal c’est que l’être humain est parfois saisie d’une ivresse de carnage, de cruauté, de violence, et qu’il prend n’importe quelle foi, n’importe quelle cause, le plus souvent religieuse, qui puisse donner une justification à ses actes, et les rend non seulement légitimes, mais bons. Alors, le carnage s’étend. La violence se répand dans le pays. Ça dure quelque temps, et puis d’un seul coup ça s’arrête. C’est le passage le plus mystérieux du livre de Lamartine. Pourquoi la terreur en France prend-elle fin très rapidement ? Pourquoi d’un seul coup les gens se lassent du carnage et du sang ? Je n’ai jamais entendu une seule explication valable. D’un seul coup ça disparaît. Les gens n’ont plus envie d’être violent et cruels. Il est tout à fait possible que l’état islamique finisse comme ça, sans raison.

Je reviens à Philippe Muray, qui est mort trop tôt pour avoir connu l’apparition de l’état islamique. Il parle surtout d’un monde occidental fatigué, rouillé, craintif. Et là aussi ses prophéties sont d’une exactitude assez étonnante.

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