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Rebelles et gouvernance à l'université

Madame Vallaud-Belkacem affirmait récemment "la rébellion c'est l'engagement" car être rebelle "est à la fois un refus et un projet" donc un "progrès". Malicieusement, la Ministre ne s'adressait pas ici à l'éducation nationale, ni à l'enseignement supérieur, deux entités qui ne recherchent pas toujours le rebelle, tant au niveau des personnels, que des élèves ou étudiants. La gouvernance de l'université est-elle organisée pour favoriser la liberté et l'émergence de projets ou bien est-elle à même de provoquer ces rébellions créatrices ?

Gouvernance à l'université : caporalisme, commissionisme et autonomisme

  1. Le caporalisme est prisé dans l'éducation. Quand N. Sarkozy édicte la lecture de la lettre de Guy Môquet, la mécanique des ordres en cascade fonctionne. Si la mesure échoue, ce n'est pas tant du fait de rebelles, que de son imbécillité. Dans les universités, le caporalisme est généralement le fait de hiérarchies intermédiaires frileuses et de mandarins inféodés qui soumettent les initiatives, même les plus mineures, à la validation d'un Président pantocrator.
  2. Le commissionisme aigu est le deuxième outil de gouvernance en vigueur dans les universités qui disposent de nombreuses instances pour résister au changement. Ces instances, peuplées de membres en majorité internes, agissent en cascade et sont consultées ou se saisissent de propositions. Les propositions ressortent de ce processus souvent dénaturées ou vidées de leur innovation. Ces instances sont bien souvent sous la coupe de quelques professeurs qui monopolisent les sièges et la parole. Ce commissionisme est encore plus accentué dans les universités à collégiums avec leurs matriochkas de conseils et d'exécutifs. En attendant que les COMUEs n'épaississent le millefeuille !
    L'affaiblissement de l'exécutif des composantes est le second rôle de ce commissionisme, et si les universités ont obtenu une autonomie, elle n'a pas été redistribuée en interne. Au contraire. Par exemple, le veto des directeurs des écoles d'ingénieurs (article L713-9) qui est théoriquement le dernier étage du recrutement, a été interprété, puisque le veto doit être argumenté et que ses arguments sont validés ou non en conseil d'administration restreint de l'université. Non content d'élire des exécutifs, le commissionisme restreint aussi leurs marges d'actions.
  3. L'autonomisme de l'universitaire est un troisième facteur influant la gouvernance de l'université ou de ses composantes. En effet, l'enseignant s'estime libre d'appliquer ou non des décisions collectives. De plus, il exige souvent de voir ses critiques ou suggestions considérées dans les propositions qui lui sont soumises, sous peine de les retoquer. L'enseignant, qui craint peu pour son emploi, redoute peu que les propositions de ces instances ne soient pas finalisées, ou qu'elles ne soient pas mises en oeuvre. Pour reprendre le sujet de Madame Vallaud-Belkacem, cela rend le rebelle moins engagé. Moins rebelle ! Mais peut-il encore ignorer des réformes en vigueur ailleurs ou des perspectives du monde éducatif qui pourraient l'impacter ?

Endogamie des Conseils : aide ou obstacle à la gouvernance ?

Les décisions prises en Conseils des universités et des composantes ne sont pas écrasées par l'influence des membres extérieurs à ces Conseils. La première raison en est que la composition des Conseils peut être très endogame. A titre d'exemple de composition, le Conseil d'une école d'ingénieurs comme l'ESSTIN de l'université de Lorraine, est non seulement composé statutairement majoritairement de membres du personnel, d'étudiants et de membres de l'association des diplômés, mais de plus, les membres internes choisissent eux-mêmes les personnalités extérieures, prises le plus souvent parmi les diplômés de l'ESSTIN. Le taux d'endogamie d'un tel conseil est de 80% des voix. La seconde raison est que nombre de décisions sont prises par ces Conseils qui se réunissent en formation dite "restreinte", c'est-à-dire, d'où les externes ou les étudiants ou les grades subalternes sont exclus.

Les écoles du Ministère en charge de l'industrie ou les écoles de commerce ont en général des conseils moins consanguins que ci-dessus. Mais, on peut trouver plus ouvert ! Ce 17 octobre 2014, Jean Tirole, récent lauréat du prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d'Alfred Nobel, parle à France Culture du conseil d'administration de la "Toulouse School of Economics" en insistant sur sa composition avec 13 extérieurs sur 15, ce qui, selon lui, le garde de faire des "bêtises" (il dirige cette école). Quel rebelle cet enseignant !

arnaud delebarre

19 octobre 2014

Tag(s) : #Gouvernance, #Universités, #Education, #Nobel, #Ingénieurs, #Rebelle

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